Frédéric Pauwels est un photographe belge né en 1974.

Biographie

André: handicap et performance

Chez les schepers, tout est dans l'amour qui imprègne les actes. La course est leur vie. Ils courent pour sauver leur rêve. Texte de Marcel Leroy et Photos de Frédéric Pauwels / Collectif HUMA

Au fil du récit d’André, on dirait que l’air du large envahit la pièce. André est venu en auto de Dendermonde à Keerbergen , chez son père et entraîneur, dans cette maison basse, de briques, plantée au milieu des pins, pour revoir son ami photographe.

Le coureur se penche sur les photos qui révèlent l’intensité de son effort quand il file à travers bois et champs ou use ses semelles sur une piste, quelque part en Belgique.

Il participe à tous les types d’épreuves de la Cross cup aux SO2014 d’Anvers où il a conquis deux médailles d’or, sur 1500 et 5000 mètres. Il portait le dossard 207 et, sur le 5000, a battu son record personnel, en 18’29’’. « J’ai gagné deux secondes » dit-il.

Son père hoche la tête. Belle revanche, quand on sait d’où il revient. Au printemps 2015, André a eu 41 ans et le monde lui appartient. C’est à 8 ans qu’il fut hospitalisé et échappa à la mort grâce à un chirurgien dont il se souvient encore du nom, le docteur Forget. Le toubib, avec franchise, confia ne pas être un magicien, mais promit que le gamin vivrait.

Toutefois, après cette intervention de la dernière chance, l’éventualité d’un choc violent risquait d’altérer à jamais sa santé.

Quatre ans plus tard, suite à une histoire de gosses qui jouaient, André se retrouva en salle d’opération et frôla à nouveau l’ultime étape. Son organisme avait encaissé : désormais, ses nerfs manifesteraient une moindre résistance à la pression. Au fond de lui-même, car des signes l’en avertissaient, André s’en doutait, mais personne n’estima que son état requérait des soins. Aucun signe extérieur ne signalait la souffrance de l’adolescent. Le jeune homme alla au bout de ses études et obtint le diplôme d’ébéniste, travailla dans plusieurs entreprises, jusqu’au jour où son père réalisait qu’il affrontait des difficultés hors normes, et s’interrogeait sur ses capacités.

Jacques faisait tout son possible. Il avait perdu son épouse à l’âge de 34 ans et élevait ses trois fils tout seul. C’est aux 30 ans d’André qu’il découvrit chez son fils l’incapacité de synthétiser un document administratif, en dépit de ses efforts de concentration. D’où des examens complémentaires et le diagnostic d’une vulnérabilité pathologique au stress. Depuis lors, André, qui a toujours été un athlète, court dans deux catégories tant avec les sportifs « classiques » qu’en « special ».

Il ne s’en formalise pas. Quelle que soit la catégorie, l’essentiel est de courir de toutes ses forces pour battre son propre record. Tous les champions savent que là réside la vraie performance. La seule. Celle qui élève l’être humain au-delà de ses limites, qu’il repousse. André l’a prouvé cent fois et il continue. Il court six jours sur sept. Besoin vital, chez lui.

Son histoire, il voudrait la raconter dans un livre « pour que des parents acceptent de reconnaître l’handicap de leur enfant, , même si c’est difficile à admettre ». Son père se demande encore comment il n’a pas perçu plus vite le problème d’André. Même les médecins étaient passés à côté du problème, alors…

Et puis, en vrai champion, André surmontait les obstacles sans se plaindre. Cette volonté ont fait de lui un ambassadeur Special Olympics.

« J’ai eu envie de courir en regardant la télévision. J’avais dix ans et Vincent Rousseau m’a ébloui. Comme Vincent et Rudi Walem, j’ai voulu me dépasser, m’exprimer ».

Son père, moniteur sportif, l’a laissé se lancer sans exercer de pression, puis, voyant que le goût de la course était plus fort que tout, il inscrivit André dans un club, à Malmedy. Son premier entraîneur fut Herbert Leyens, coureur reconnu. Cependant, ni Jacques ni Herbert ne poussèrent le petit. « Il faut progresser tout doucement » dit le père, en connaissance de cause.

Selon lui, courir passe par une lente maturation, des heures d’entraînement et les compétitions où, dans la foulée des meilleurs, on progresse pas à pas. Pour son fils, Jacques a perfectionné l’approche psychologique de la préparation. Histoire de faire échec à l’angoisse. Grâce aux techniques du yoga, et surtout au travail de la respiration ventrale. Jacques a rendu son fils plus libre dans sa tête. Pour y arriver, il faut parler, donner confiance, montrer au coureur qu’en faisant abstraction de son environnement, en descendant profond en soi, il est possible d’accéder à une sérénité qui donne de l’énergie.

« Après la seconde opération, j’ai recommencé à zéro » se souvient André. A l’époque, il était loin du sport adapté. Lors des Jeux Nationaux, à Nivelles, voici une dizaine d’années, le coureur comprit qui il était vraiment. Enfin, il était dans son élément. « Je me suis dit, là, c’est ma maison. On se bat entre nous, qui luttons contre nos problèmes ».

Une fois encore, il se mit à reconstruire comme s’il s’inspirait du If de Kipling, course après course, développant une résistance qui a épaté les chroniqueurs sportifs et passionnés des cross en pleine nature. D’une farde, il extrait deux magazines où il est question de ses performances. Cette saison, il a quasi tout vécu, en arrachant des applaudissements aux spectateurs. A quelle place terminera-t-il ? Au moment où André nous parle, en cette fin de janvier 2015, il fait défiler sur son smartphone des photos prises à Hannut, par un temps de chien, où le bonheur de courir éclaire son visage, éclipse les éclats de boue. Rencontré plus tard, un kiné thudinien spécialisé en sport, Laurent Duhant, m’a confirmé cet engagement total. « A chaque Cross, je le regarde donner le meilleur de lui-même. Il m’impressionne. Cet athlète est admirable. »

Le coureur a des projets… »Ce dont je rêve le plus serait, après quatre marathons d’en disputer encore deux. Mon meilleur temps, je l’ai signé à Cologne, en Allemagne : 2h58’30’’ ».

Ses études, il les entamées à Malmedy, poursuivies à Liège et finies à Saint-Trond. Il passe sans peine du néerlandais au français, signe de performances dans le quotidien comme sur la piste. Lui qui ne passe qu’un jour par semaine sans courir, retape la maison qu’il vient d’acheter, près de Dendermonde, dans un petit village paisible. Face à un problème, il cherche la solution et la met en place. Son voisin vient lui donner un coup de main. Il entretient avec soin sa Honda Concerto rouge de 1991. Une automatique – moins de stress à la conduite-, au moteur poinu et endurant. Un peu comme lui.

Durant les jeux, il a témoigné du rôle que le sport joue dans son existence. Pour André, le sport est un vecteur qui le met en contact avec des compagnons dont son meilleur ami, Steve Stevens. En entendant ce nom, le photographe agrandit une image sur l’écran. Prise à la fin du 5000 mètres, la photo de la victoire montrant André dans les bras de l’ami Steve, puis de Jacques, père bouleversé. Tout le monde était ému, au point de ne pas cacher la force des sentiments éprouvés, et content pour le coureur qui avait puisé dans ses dernières ressources pour gagner l’or. Des mois plus loin, en regardant ces images, captées par Frédéric, qui aura toujours été vigilant, à l’écoute, en toute discrétion ; le champion laisse couler ses larmes. Le photographe a lui aussi, les yeux qui brillent. Pour avoir suivi pas à pas André, il sait ce que cet homme a accompli.

Sur une autre photo, juste avant le retour triomphal à la maison, où il fut accueilli en héros, deux médailles brillent sur le torse du quadragénaire dont la chevelure, sur les temps, est striée par deux lignes horizontales. Le même dessin que le logo de ses chaussures de course. Ce signe physique prouve que la course marque de son empreinte le corps de l’athlète. Une autre photo, de son bras gauche, révèle un tatouage : un guerrier d’Amérique. « JE suis un indien » dit André. Son père aussi est tatoué. Bien avant son fils André, à la mort de son épouse, il a demandé au tatoueur de réaliser un triptyque comportant un indien sur son bras gauche et une squaw sur son bras droit et sur son dos, un sachem qui salue le ciel. Chez les Schepers, tout est dans l’amour qui imprègne les actes. La course est leur vie. Ils courent pour sauver leur rêve.