Né en Belgique en 1970, Olivier Papegnies devient photojournaliste en 1997.

Biographie

Les petites soeurs des pauvres

Bruxelles a des intérieurs dont on imagine peu l’existence. Au cœur des Marolles, la large porte du 266, rue Haute ne laisse pas entrevoir l’univers dont elle est le seuil.

En son cœur, un jardin clos, une chapelle centrale, quelques terrasses, une cour et de longs bâtiments de briques aux multiples et parfois larges fenêtres forment une oasis surprenante.

De son calme, il ne faudrait pas se méprendre cependant. Les portes de l’accueil qui ne cessent de s’ouvrir laissent rapidement entrevoir que le home Saint-Joseph - c’est son nom - est un lieu vers lequel convergent chaque jour des centaines de personnes.

Depuis 1864, ce sont les "Petites Sœurs des pauvres" qui veillent sur ce logis. Membres d’une congrégation religieuse fondée en 1839 par la sainte bretonne Jeanne Jugan, elles ont pour vocation d’accueillir et de loger "les plus pauvres", explique mère Bernadette qui, avec quinze autres sœurs, s’occupe du home bruxellois. 96 personnes âgées vivent ici, encadrées par 60 employés et près de 80 bénévoles en plus des sœurs. Tous les matins de surcroît, été comme hiver, ces dernières distribuent 400 tartines à près de 200 SDF qui viennent jusqu’à elles.

"Nous recevons les personnes qui n’ont pas la possibilité financière d’aller dans une résidence, poursuit mère Bernadette, en évoquant les résidents . Nous veillons aussi à aller à la rencontre de ceux qui sont seuls." "Les personnes les plus fragiles et les plus précaires n’ont pas les moyens de venir vers nous. Nous travaillons du coup avec les CPAS ou d’autres organismes sociaux qui nous guident vers elles", ajoute sœur Anne-Claire qui, avec sa communauté, "redouble parfois d’imagination" pour trouver des dons.

Les droits de l’âme

Ce qui caractérise le lieu, et ce qui en est sans doute le cœur, c’est le regard qu’essayent de poser ces religieuses sur leurs résidents, sur leur quotidien et sur leur vie jusque dans ses liens, ses besoins et ses soifs indicibles.

"Nous accueillons des personnes de plus en plus âgées mais nous tenons à rester une maison de vie avant d’être une maison de soins", insiste mère Bernadette. Si les activités communes sont multiples pour ce faire, l’essentiel se cache dans les détails. "Untel préfère boire sa soupe dans un bol, ou avoir son couteau à gauche ? On essayera de ne pas l’oublier en mettant la table. Autant que possible, nous sommes les yeux, les mains, les oreilles de la personne", explique sœur Anne-Claire.

"L’accompagnement commence au moment où la personne frappe à notre porte, poursuit mère Bernadette . On cherche alors à l’accueillir comme si c’était le Christ. On souhaite la respecter dans ce qu’elle est, avec ses limites et ses défauts, et dans sa dignité. Cet accompagnement devient plus fort et plus grand encore au moment de la fin de sa vie. Juste avant la mort, toutes les sœurs, y compris les plus âgées, veillent auprès d’elle nuit et jour pour qu’elle ne soit jamais seule." "Ce qui est beau, ajoute sœur Anne-Claire , c’est que quand on réconforte quelqu’un, on fait vivre en soi l’espérance d’être réconforté à notre tour. On fait vivre une espérance."

La pauvreté n’est pas la misère

Avec leur voile et leur habit noir, les deux sœurs qui passent d’un étage à l’autre présentent des atours devenus presque uniques. "La façon de nous habiller représente ce qu’est notre vie, sourit sœur Anne-Claire. C’est simple, c’est sobre, c’est constant."

Sa vocation, raconte-t-elle peu après, vient de son "grand désir de donner sa vie à Dieu". "Mais au début je ne savais pas que c’était Dieu qui m’appelait. Quand j’ai compris qui il était, j’ai réalisé que lui seul pourrait remplir ma vie. J’ai alors trouvé chez les petites sœurs beaucoup de joie et d’humanité, une vie quotidienne toute simple mais qui, tournée vers Dieu dans la prière, dans le service et dans le don est en fait très profonde. Les petites sœurs me permettent d’être vraiment qui je suis."

À quelques encablures de la Toussaint, impossible de ne pas évoquer la sainteté et ce qu’elle peut encore nous dire aujourd’hui. Faudrait-il, pour la rejoindre, s’oublier soi-même ? "S’oublier soi-même tout à fait, c’est difficile, répondent les deux sœurs. Mais si on place l’Autre et les autres au centre, alors nous trouvons notre vraie place . Et cela, ce n’est pas propre aux sœurs. Cela peut se vivre dans le mariage ou le célibat." "C’est par contre difficile, ajoute sœur Anne-Claire. Il ne faut pas non plus se rendre malade. On tâtonne toujours sur le chemin de la sainteté."

Juste avant de rejoindre son quotidien et la prière "dont tout découle", mère Bernadette ajoute encore un détail en décortiquant le nom de "Petites Sœurs des pauvres". "La pauvreté, ce n’est pas la misère. La pauvreté, c’est l’attitude de celui ou de celle qui attend tout de Dieu et des autres."

Pour donner, sans doute faut-il d’abord accepter de recevoir, laisse-t-elle entendre dans un regard. "Mais accepter sa fragilité, accepter sa dépendance, c’est aussi le chemin de toute une vie."

Bosco D'Otreppe