Frédéric Pauwels est un photographe belge né en 1974.

Biographie

Dans le regard des fossoyeurs

Dans la mythologie grecque, le Styx est un fleuve qui sépare le monde terrestre des Enfers. De tous temps, les cimetières ont toujours été l'équivalent de ce cours d'eau légendaire, permettant l'ultime métamorphose des dépouilles funéraires

Mais un phénomène récent justifie encore davantage cette métaphore : les corps des défunts ne s'y décomposent plus comme autrefois, et la pollution qui en découle plonge les fossoyeurs dans des conditions de travail véritablement infernales.

En ce matin de printemps, l'entrée du cimetière de Walcourt a pris une étrange allure. De larges bâches ont été tendues à l'entrée de l'espace funéraire : elles ont pour but de protéger les lieux des regards indiscrets. Sur les grilles closes pour l'occasion, une affiche explique que la nécropole ne sera exceptionnellement pas accessible au public au cours de cette journée, en raison d'une campagne d'exhumation qui doit y être menée. De l'autre côté de cet écran de plastique, une vingtaine de personne s'apprêtent à prendre part à l'opération. Ils sont fossoyeurs. Provenant des communes de Montigny-le-Tilleul, Profondeville, Dison, Herbeumont, Merbes-le-Château, Farciennes, Gerpinnes et Walcourt, ils participent à cette journée dans le cadre d'une formation au métier organisée par l’Institut du Patrimoine Wallon (IPW). Débutant par des modules théoriques concernant l'histoire, la gestion et la législation des cimetières, celle-ci se poursuit par un apprentissage des bonnes pratiques en conditions réelles, dans le cadre des exhumations pratiquées par les communes. Le lieu est choisi en collaboration avec les autorités locales. La plupart des participants sont des hommes : le groupe ne compte que quelques femmes, issues des services communaux en charge de la gestion des cimetières. Des tenues à usage unique et des masques sont distribués à chacun. Un pot d'onguent mentholé passe de main en main, accompagné de quelques mots en guise d'invitation à s'en étaler une noix sous le nez : « Si c'est votre première expérience d'exhumation, cela vaut la peine d'en mettre. » Au milieu du groupe, le formateur, Xavier Deflorenne, a lui aussi troqué son look habituel de dandy du monde funéraire pour cette protection de travail à l'allure impersonnelle. C'est que le « Monsieur cimetière » de la Région wallonne, tient beaucoup à être le premier à mettre la main à la pâte. Pas question pour lui de rester dans le rôle d'un instructeur qui distribuerait à des conseils à distance : « C'est en faisant ce travail difficile avec des fossoyeurs que je me suis aperçu que dans certains cercueils, les corps n'étaient pas décomposés... J'ai pu mesurer de cette façon que lorsqu'on fait ce travail, en fin de journée, on n'est pas en bon état. Il faut parfois prendre deux douches pour se sentir mieux. Il me semble donc important d'être le premier à accomplir ces tâches dans le cadre des modules pratiques de cette formation que je donne. »

Mort et résurrection d'une profession

Historien de l'architecture, Xavier Deflorenne est devenu coordinateur de la cellule de Gestion du Patrimoine funéraire de la DGO4 en 2002. À l'époque, un an avant de décrocher sa thèse de doctorat sur les chapelles funéraires et mausolées, ce travail lui avait déjà permis d'acquérir une vision globale du patrimoine funéraire de Wallonie, mais aussi de comprendre comment fonctionnaient les cimetières de cette région. Cette expérience lui a donné conscience de l'état de délabrement dans lequel se trouvaient alors tant les cimetières que la profession de fossoyeur : «Après la fusion des communes en 1977, la gestion des cimetières a souvent été confiée à des entreprises privées comme les Pompes Funèbres Générales de France, un énorme lobby qui n'a pas vraiment travaillé dans leur intérêt. Et alors que jusque là, chaque village possédait son fossoyeur attitré, qui jouait la charnière entre le bourgmestre et la gestion du cimetière, cette fonction s'est détériorée. La transmission du métier ne s'est plus faite correctement. » Il a fallu attendre 2009 pour qu'un décret wallon rappelle leurs obligations aux communes, les mettant face à un défi de taille : le roulement naturel légal des concession n'ayant pas été appliqué, les cimetières arrivaient pour la plupart à saturation. Leurs éventuelles extensions coûtant cher et n'étant pas toujours possibles sur le plan de l'aménagement du territoire, il devenait indispensable d' y faire de la place en procédant à d'importantes campagnes d'exhumation. Or les communes n'étaient pas davantage préparées à ces procédures délicates sur le plan administratif que sur le plan humain. Pour récupérer des emplacements dans les cimetières et les réaffecter à de nouveaux enterrements, elles doivent depuis lors d'abord s'assurer que les concessions sont arrivées à leur terme, et que le cas échéant, leurs ayant droits ne souhaitent pas renouveler ces concessions. Les archives ne permettant pas toujours de retrouver les familles à qui revient cette décision, les communes procèdent à des campagnes d'affichage : des pancartes sont apposées auprès des tombes en défaut d'entretien, et y restent durant plusieurs mois, englobant si possible la Toussaint, moment privilégié pour leur donner de la visibilité. Mais cette galère est finalement peu de chose face à celle dans laquelle seront embarqués ceux qui effectuent physiquement le travail, lorsque la décision de « vider » les tombes est prise...

Une pierre est soulevée. Xavier Deflorenne s'engouffre le premier dans le caveau... Deux hommes suivent. On les entend du dehors évaluer la situation : « Pas trop d'eau ici, les cercueils vont pouvoir être remontés sans trop de problèmes... » Des cordes sont lacées autour du premier cercueil, et le voilà bientôt hissé hors de terre. À peine extraite de la sépulture, l'enveloppe funéraire est débarrassée de ses liens. D'outre-trombe, Xavier indique à ceux qui sont restés dehors qu'ils peuvent ouvrir la boîte sans crainte. Un fossoyeur saisit une scie circulaire, et un instant plus tard, fendue, elle laisse apparaître son contenu : à peine quelques ossements, noircis par le temps, que l'équipe du dehors fait glisser sur une bâche, avant de l'emporter vers l'ossuaire. Un somptueux caveau familial du dix-neuvième siècle, lui aussi officiellement désaffecté, a été désigné et préparé pour accueillir les vestiges de dépouilles funéraires extraites des sépultures libérées ce jour. La bâche est soulevée au-dessus du trou béant. Les ossements glissent. Un son résonne. L'équipe est déjà repartie...

Des cadavres invulnérables

Le temps de cette expédition à l'autre extrémité du cimetière, l'équipe souterraine est déjà passée au caveau suivant. L'atmosphère a changé, et s'est chargée d'une odeur désagréable et non-identifiable, mais encore supportable. « C'est un cercueil plus récent. Apparemment des années 1970. On peut s'attendre à une mauvaise surprise », commente Xavier Deflorenne, sorti de l'antre mortuaire à la suite de l'objet. Le cercueil extrait de la fosse est en polyester, une matière hermétique, qui ne favorise pas la bonne décomposition naturelle des corps. Le formateur donne les instructions pour la procédure particulière qu'il faut appliquer dans ce cas. Un des ouvriers fore d'abord un trou dans l'enveloppe afin que les gaz qui y sont contenus puissent s'en échapper. Le reste de l'équipe se tient à l'écart du cercueil à ce moment, pour éviter tout risque de projection. Après quelques minutes, l'atmosphère semble s'être empoisonnée d'un parfum délétère, à nul autre pareil. Indescriptible, le parfum de la mort, ou plutôt de la décomposition des corps lorsqu'elle est toujours en cours, constitue une véritable épreuve. Les hommes percent ensuite le cercueil de deux autres trous, puis le penchent vers la fosse, pour laisser cette fois des liquides s'écouler. La scie circulaire entre à nouveau en oeuvre. Lorsque les parois cèdent, elles laissent apparaître une housse de plastique, que les fossoyeurs ouvrent au moyen d'un cutter. À l'intérieur, la dépouille est quasiment intacte : dans sa robe à fleur, la peau et les muscles encore visibles, une dame qui pourrait n' avoir été enterrée qu'il y a peu de temps. Face à cette vision, on se surprend à penser que le Styx, ce fleuve dont on racontait dans l'Antiquité qu'il rendait invulnérable toute partie du corps qu’on plongeait dans son eau, n'est peut-être pas uniquement un mythe : nos pratiques funéraires modernes auraient-elles donné une réalité à la légende? « C'est un cas typique, explique Xavier Deflorenne. À partir des années 1960-1970, on voit apparaître ce type de cercueil et de housses qui empêchent le processus naturel de dégradation des dépouilles mortelles. » Ces enveloppes très prisées dès la deuxième moitié du vingtième siècle, ne sont jamais de bonne augure pour les fossoyeurs. Trop étanches, elles ne permettent pas le contact de la dépouille avec l'air et les micro-organismes du sol. Ce type de cercueil contient quasi-systématiquement des cadavres presqu'intacts. Le phénomène n'est pas propre à la Wallonie, ni même à la Belgique : il est constaté dans la plupart des pays industrialisés. Dès 2003, le secteur funéraire allemand s'était interrogé face à cette nouvelle résistance des cadavres observée dans les cimetières de Berlin. Pour tenter de l'expliquer, de multiples hypothèses avaient alors été émises : les pesticides utilisés pour entretenir les cimetières, l'excès d'étanchéité des caveaux et cercueils, et la pollution amenée par les corps eux-mêmes, chargés parfois de métaux lourds, comme ceux des amalgames dentaires, ou d'autres substances nuisant à l' activité biologique, comme le formaldéhyde utilisé lors des embaumements par les thanatopracteurs...

Les « joies » du métier

Aucune étude scientifique n'a jusqu'à ce jour définitivement percé le mystère, et il n'existe à ce jour en Belgique comme ailleurs aucune donnée chiffrée sur la pollution des sols et des nappes phréatiques générée par cette trop lente métamorphose, autour des zones sépulcrales. Mais au-delà de la source de pollution environnementale potentielle que représente cet excès de cadavres que le sol n'a pas pu digérer complètement, Xavier Deflorenne s'avoue davantage préoccupé par l'impact de cette situation sur les risques qu'encourent les fossoyeurs : « Les exhumations les exposent à des risques biologiques, chimiques et psychologiques reconnus par le service de prévention et de médecine du travail des communautés française et germanophone de Belgique. » Respirer les gaz de putréfaction peut provoquer des irritations oculaires et respiratoires, mais aussi favoriser des allergies chez les sujets sensibles. Des champignons et des endotoxines peuvent être inhalés par le travailleur. Les liquides de décomposition peuvent aussi contenir des agents biologiques comme l'hépatite A et la leptospirose. Les besoins de prévention de ces risques justifient d'autant plus la mise en place d'une formation professionnelle destinée aux agents communaux qui, jusque là, ont été bien trop souvent laissés à eux-mêmes pour affronter les difficultés d'un métier peu valorisé.

Le long des allées du cimetière, l'activité des fossoyeurs bat son plein. Au fond de l'ossuaire, les dépouilles s’accumulent et finissent par disparaître en formant une masse impersonnelle, triste et étrange. Plusieurs équipes se partagent désormais le travail. Beaucoup ont renoncé à porter le masque de protection destiné à minimiser les risques sanitaires : ils préfèrent ne pas le porter, pour se sentir davantage libres de leurs mouvements. « Il faut avoir le coeur bien accroché, surtout les premières fois », témoigne Dominique Stevaux, 39 ans, entré au service d'entretien des cimetières de Walcourt depuis 5 ans. « Mais c'est un métier qui apprend ce qu'est véritablement le respect. Celui du défunt, de sa famille, mais aussi de la vie, qui peut s'arrêter à tout moment. » Autour des fosses ouvertes, les fossoyeurs se serrent les coudes à leur manière. L'ambiance est sobre mais chaleureuse, parfois teintée d'humour noir... « C'est insalubre, ça ne sent pas bon, et on n'est pas toujours fort reconnus pour ce qu'on fait, explique Jacques Evrard, 53 ans, fossoyeur depuis 10 ans à Aywaille. Rire, ça permet de surmonter tout ça... » Aux plaisanteries succèdent parfois soudainement d'intenses moments de silence. Ceux-ci sont parfois emplis de tendresse, comme lorsque l'ouverture d'un cercueil datant de plus d'un demi-siècle laisse apparaître le corps d'une jeune femme qui semble endormie. Mais ils prennent parfois la couleur d' émotions plus tristes, lorsque c'est un tout petit cercueil que l'on extrait d'un caveau ou d'une tombe et qu’il en sort de tous petits os. Un ange passe alors, avant que les confidences, unanimes, ne fusent : tous en conviennent, «les exhumations ne sont pas ce qu'il y a de plus agréable dans notre travail. Mais à force, on les supporte, ça fait partie du job. Ce à quoi on ne s'habitue jamais, par contre, c'est de devoir parfois enterrer des enfants. »

Quand les morts votent

Cette dimension humaine du métier de fossoyeur est aux yeux de Xavier Deflorenne une des raisons majeures de revaloriser cette fonction : « Les aires sépulcrales sont des lieux d’histoire, de patrimoine, de cultures, d’urbanisme, mais ils ont surtout ont une fonction première : l’accompagnement du deuil des familles. Dans ses différentes tâches, le fossoyeur endosse une responsabilité dont il est urgent de se souvenir : il est le représentant du bourgmestre sur le terrain, le témoin du respect que le politique témoigne à ses administrés... » Pour cette raison, Xavier Deflorenne souhaite que le bourgmestre de la commune concernée ou un de ses représentants assiste au moins à une partie de ces opérations d'exhumation, ce qui n'est pas toujours le cas. «Heureusement, les choses évoluent dans le bon sens, mais il y a 10 ans, des bourgmestres justifiaient encore leur manque d'intérêt pour la gestion des cimetières en me répondant que les morts ne votent pas... C'est une vaste blague : toutes les familles comptent des morts, et ces familles, bien vivantes, votent ! L'histoire a montré par ailleurs que lorsqu'on ne s'occupe pas des morts, certains s'arrangent pour les faire voter pour l'extrême droite, en réutilisant les noms marqués sur les tombes... »

La pause de midi est courte : le soleil brille, et la chaleur monte. La plupart des exhumations sont organisées en hiver ou avant que le printemps ne réchauffe trop l'atmosphère, ce qui a pour effet d'accélérer les processus de décomposition des cadavres lorsqu'ils arrivent à l'air libre, et accroit les risques sanitaires. Une soupe et un sandwich rapidement avalés, chacun se remet au travail. Les mêmes gestes reprennent avec plus de dextérité. Dans l'allée de graviers, les crucifix en métal, forment un monticule. Ils ont été séparés des restes des cercueils. Qu'il s'agisse de zinc, de bois, de polyester, ou d'autres matières, tout est trié et emmené par camion à la déchetterie communale. Xavier Deflorenne laisse à présent chacun vaquer à sa tâche, tout en répondant aux questions des uns et des autres. La discussion glisse sur les pistes envisagées pour que la dernière métamorphose des dépouilles funéraires puisse à nouveau se dérouler de façon plus rapide et moins lourde d'impacts sur l'environnement et les fossoyeurs qui le fréquentent. Le décret wallon de 2009 interdit les éléments empêchant la décomposition naturelle des corps, et depuis 2014, les communes peuvent interdire les cercueils en polyester et les housses en plastique. « Tout cela avec une nouveauté de taille : c'est l'argument de la protection des opérateurs lors des actions de récupération des emplacements qui a prévalu à ces décisions. Par le passé, on ne s'était jamais préoccupés de la question de la préservation de cette profession, c'est donc une victoire. » Mais il reste encore des progrès à accomplir : « alors que le cercueil ne peut en théorie être fermé que devant un officier d'état civil, il est devenu rare que ceux-ci se déplacent... » Comment vérifier dans ces conditions que le corps n'est pas emballé dans une housse de plastique, ou qu'il n'a pas reçu de soins de thanatopraxie visant à une préservation longue ?

La lente rupture d'un tabou

Entretemps, la Région Wallonne encourage les communes à abandonner les pesticides pour la gestion des espaces funéraires, et a créé pour cela le label "Cimetière Nature", qui récompense chaque année quelques dizaines de cimetières de plus. « Cette mesure s'inscrit dans la perspective de l'interdiction d’utiliser des produits phytosanitaires dans les espaces publics qui sera effective en 2019. Ces pratiques écologiques visent à améliorer le cadre de vie, mais elles peuvent avoir une influence positive sur les cortèges d'insectes et de micro-organismes actifs dans le sol. » Les communes et leurs fossoyeurs estiment encore trop souvent que cela complique leur boulot, mais lorsqu'on leur explique à quel point les sols de leur cimetières sont empoisonnés, ils y sont davantage sensibles. « Que penser du concept d'humusation ?», demande Marie Heyndrickx, jeune femme assistant aux exhumations de ce jour dans le cadre de sa formation d'éco-conseillère. La question fait sourire Xavier Deflorenne. Inventé par des citoyens réunis au sein de la fondation Métamorphose, le néologisme désigne « un processus contrôlé de transformation des corps par les micro-organismes dans un compost composé de broyats de bois d'élagage ». Une forme poussée de compostage, que ses instigateurs rêvent de pouvoir faire appliquer à leurs dépouilles mortelles, espérant par cette voie être transformés rapidement en humus, pour alimenter le cycle éternel de la vie. «Je ne rejette pas l'idée de façon catégorique, répond Xavier Deflorenne, mais en l'état, le concept n'est pas mûr, que ce soit du point de vue technique ou du point de vue symbolique. Ceux qui promeuvent ce type de nouvelles pratiques funéraires ne tiennent pas assez compte des contraintes pratiques et culturelles. Ces innovations sont imaginées par les futurs défunts mais ne tiennent pas assez compte de leurs survivants. » Pour lui, l'humusation est aussi utopique, à l'heure actuelle, que d'autres propositions de nouvelles pratiques funéraires écologiques recueillant un large succès médiatique, tel le projet « Capsula mundi », imaginé par des designers italiens : des capsules funéraires biodégradables donnant naissance à un arbre. « L'idée de planter un arbre au-dessus de chaque dépouille est séduisante à première vue. Mais il faudrait prévoir des espaces funéraires individuels d'au moins 4 mètres de diamètre, pour que l'arbre puisse pousser : c'est poétique mais totalement irréalisable, à l'échelle de plusieurs générations... » Pour toutes ces raisons, à l'heure actuelle, la Région Wallonne préfère promouvoir les cimetières forestiers cinéraires, à la mode allemande : la crémation, désormais davantage choisie que l'inhumation par les citoyens belges, apparait davantage comme une solution d'avenir depuis qu'elle a progressivement intégré une dimension symbolique. L'idée d'un retour en paix à la nature y est aussi centrale : le cimetières se dotent d'espaces garnis de plantes, ou intégrés dans des bois, permettant d'accueillir les urnes ou de disperser les cendres... L'historien spécialiste des cimetières ne se montre pas pour autant cynique par rapport aux utopies émergentes, et se réjouit qu'en provoquant le débat, elles rompent progressivement le tabou qui s'est instauré autour de la mort, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, dans l'effroi provoqué par la mort industrielle. « Ce qui est indubitable et salutaire, c'est que l'on reprend davantage conscience que les cimetières sont des lieux pour les vivants, des outils communautaires et sociétaux, des instruments de passation, que l'on ne doit pas utiliser pour regarder derrière soi, mais face à soi. » La dernière tombe du jour est exhumée. Les fossoyeurs rangent les outils, et se dirigent vers la sortie du cimetières, où une poubelle se remplit de leurs tenues usagées. Ils se lavent les mains avec un produit désinfectant. Puis tandis qu'ils passent leurs chaussures dans un pédiluve, leurs visages fatigués mais soulagés laissent penser que les cimetières sont bel et bien remplis de gens irremplaçables.

Texte d'Isabelle Masson Loodts et Photos de Frédéric Pauwels avec le Soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles