Frédéric Pauwels est un photographe belge né en 1974.

Biographie

Entre les rives du Styx

Alors que nos cimetières sont pleins à craquer, ceux qui sont chargés de les gérer se trouvent confrontés à un problème inédit : les dépouilles de défunts ne se décomposent plus aussi bien qu'autrefois.

Le processus de dégradation naturelle des corps dans les cimetières, qui prenait autrefois de huit à dix ans, peut désormais s'étaler sur plusieurs décennies. Relaté pour la première fois en 2003 dans un article de l'hebdomadaire allemand Die Zeit, ce phénomène étonnant a fait l'objet de tant de reprises sensationnelles dans la presse et sur internet qu'il ressemble à une légende urbaine. Ce premier article évoquait les constats et interrogations de scientifiques et acteurs du monde funéraire qui s'étaient réunis lors d'un colloque. Pour tenter d'expliquer la nouvelle résistance des cadavres constatée dans une série de cimetières allemands, de multiples hypothèses avaient alors été émises : les pesticides utilisés pour entretenir les cimetières, l'excès d'étanchéité des caveaux et cercueils, et la pollution amenée par les corps eux-mêmes, chargés parfois de métaux lourds, comme ceux des amalgames dentaires, ou d'autres substances nuisant à l' activité biologique, comme le formaldéhyde utilisé lors des embaumements par les thanatopracteurs...

La longue vie des cadavres

L'allongement de la «durée de vie » des cadavres est loin d'être anecdotique : elle ne se limite pas à l'Allemagne, mais concerne la plupart des pays industrialisés. En Belgique, notamment, bien qu'il n'existe à ce jour aucune donnée chiffrée sur la pollution des sols et des nappes phréatiques autour des zones sépulcrales, certaines gestionnaires de cimetières du pays n'hésitent pas à rompre le tabou qui entoure traditionnellement tout ce qui touche à la mort et aux pratiques funéraires pour évoquer les difficultés auxquelles ils sont confrontés. « Les cimetières sont des lieux politiques et citoyens, des lieux conçus pour les vivants plus que pour les morts, alors il est grand temps que toute la société se préoccupe de cette situation », explique Xavier Deflorenne. Le « Monsieur Cimetière » de la Région Wallonne se dit conscient de la source de pollution potentielle pour le sol et les nappes phréatiques que représentent cet excès de cadavre que le sol n'a pas pu digérer complètement. Mais il s'avoue davantage préoccupé par l'impact de cette situation sur les risques qu'encourent les fossoyeurs. « Alors que depuis le décret de 2009, les communes qui sont devenues les gestionnaires des cimetières, sont confrontées à des problèmes de place, il leur faut récupérer les concessions dont le bail se finit et n'est pas renouvelé par les familles. Elles procèdent donc à des exhumations, au cours desquelles peuvent survenir de mauvaises surprises liées à des pratiques funéraires qui ont nuit à la bonne dégradation des corps... » Ces situations délicates exposent les fossoyeurs à des risques biologiques, chimiques et psychologiques reconnus par le service de prévention et de médecine du travail des communautés française et germanophone de Belgique. C'est pour toutes ces raisons qu'il a oeuvré à la mise en place d'une formation professionnelle destinée aux agents communaux qui jusque là ont été bien trop souvent laissés à eux-mêmes pour affronter les difficultés d'un métier peu valorisé. Et pour cette raison aussi qu'il a accepté de lever le voile sur les opérations d'exhumations qui sont menées dans ce cadre.

Le parfum de la mort

À la suite des modules théoriques, les participants apprennent ensemble, en conditions réelles, les bonnes pratiques à mettre en place lors des campagnes au cours desquelles les communes font de la place dans leurs cimetières. Le lieu est choisi en collaborations avec les autorités locales. Avant de procéder à ce type d'exhumation, les municipalités doivent avoir réalisé plusieurs campagnes d'affichage afin de s'assurer que les descendants des défunts ne souhaitent pas prolonger la concession. Un processus qui ne s'improvise pas : «Lorsque les affiches ont été posées lors de périodes de Toussaint d'affilée, explique un agent communal, et que personne n'a réagi, on sait que la sépulture peut-être libérée. » Le jour J, les accès du cimetière sont fermés au public. De grandes bâches sont tendues autour des lieux, pour garantir une certaine discrétion. Les participants enfilent des tenues à usage unique, qui les protègeront des projections qui peuvent survenir lorsqu'on ouvre les cercueils. Comme à chaque fois, Xavier Deflorenne est le premier à descendre dans la fosse. Pas question de se contenter de donner des instructions : «La tâche est ardue, il faut la faire soi-même pour se rendre compte de ce que ça représente. C'est pour ça que l'on tient beaucoup aussi à ce que des représentants du pouvoir communal soient présents : si tous les élus assistaient à ce travail, le métier de fossoyeur serait davantage respecté, et ses conditions s'en trouveraient améliorées. C'est le cas dans certaines communes, mais pas partout ! » À moins que le caveau soit inondé, l'extraction du cercueil est assez rapide, et la suite ne traine pas. Une fois sorti de terre, le cercueil est ouvert. La technique est choisie en fonction du type de cercueil. Les enveloppes en zinc et celles en polyester, qui ont eu beaucoup de succès à différentes périodes du XXe siècle, ne sont jamais de très bonne augure : trop étanches, elles ne permettent pas l'entrée en contact de la dépouille mortelle avec l'air et les micro-organismes du sol. Les fossoyeurs apprennent rapidement que ce type de cercueil contient quasi systématiquement des cadavres restés quasiment intacts. Ils percent le cercueil avant de l'ouvrir, pour permettre aux liquides et aux gaz de putréfaction qui y sont restés confinés de s'en échapper. On comprend alors pourquoi ces exhumations ont toujours lieu en hiver, ou au plus tard au début du printemps. Indescriptible, le parfum de la mort, ou plutôt de la décomposition des corps lorsqu'elle est toujours en cours, est la première épreuve à affronter. Le moindre rayon de soleil rend ces odeurs d'autant plus fortes et volatiles. Certains s'y habituent au cours de la journée, d'autres pas. Si le port du masque est conseillé, beaucoup préfèrent rester libres de leurs mouvements, et se contentent de mettre un peu d'onguent mentholé à la base de leurs narines. Il faudra néanmoins du temps, et plusieurs douches, le premier soir, pour se sentir débarrassé de cette effluve aussi persistante qu'écoeurante.

Un métier au sens noble

Le plus dur, d'après les fossoyeurs, n'est pourtant pas cette odeur. Ce n'est pas non plus l'ouverture de cercueils datant de plus d'une demi-siècle, où l'on découvre par exemple le corps d'une jeune femme qui semble endormie. Ni le transport de ces dépouilles sur une bâche, ni le fait de laisser glisser ensuite ces silhouettes humaines et de les voir s'écraser au fond d'un ossuaire, où ils finissent par disparaitre en formant une masse impersonnelle, triste et étrange. Le plus dur, ils en conviennent tous, c'est ce moment de silence qui survient lorsque d'un caveau ou d'une tombe, on extrait un tout petit cercueil, dont il faut extraire de tous petits os. Lorsque la journée se termine, et qu'à l'entrée du cimetière, les fossoyeurs se débarrassent des tenues jetables, rincent leurs chaussures dans des bacs de désinfectant, se lavent aussi les mains, l'ambiance se détend, et l'on échange quelques confidences. «Les exhumations, ce n'est pas ce qu'il y a de plus agréable dans notre travail, mais il faut que ça se fasse. Ce à quoi on ne s'habituera jamais, par contre, c'est de devoir, parfois, enterrer des enfants. » De quoi se convaincre définitivement, ainsi que le rappelle Xavier Deflorenne, que « le fossoyeur endosse depuis toujours une responsabilité dont il est urgent de se souvenir ».

Texte d'Isabelle Masson Loodts et Photos de Frédéric Pauwels avec le Soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles